La reconstitution d’écritures altérées sur des testaments non contestés

Lorsqu’il ne fait pas matière à contestation, il n’est pour autant pas toujours aisé de déchiffrer un testament olographe (ou des mentions manuscrites réalisées sous seing privé). L’écriture peut ainsi présenter des altérations naturelles (liées à la maladie, ou matérielles) qui peuvent parfois poser une véritable difficulté de transcription. Cela peut être un mot entier ou une partie de celui-ci. "Mot clé", susceptible de donner tout son sens à la phrase, voire aux volontés du défunt.

Il est intéressant d’aborder en premier lieu le caractère individuel de l’écriture et la tonalité du contexte dans lequel sont réalisés les testaments. Aussi, nous examinerons comment il est possible (dans certains cas) d’apporter un déchiffrage” fiable”, grâce à la recomposition graphique, dans ce qui s’avère être parfois un véritable puzzle.

Nous aborderons également les variations occasionnelles, qui peuvent paraître suspectes d’un paragraphe à l’autre. À savoir si l’on peut trouver dans ces variations une cohésion, voire une certaine logique qui autorise, d’une part à le “déchiffrer”, et d’autre part, à écarter le doute d’une fausse attribution.

Le geste graphique et la variation de l’écriture

De la programmation à l’exécution, le geste graphique est un geste singulier, individuel, circonstanciel. L’acte d’écrire est en rapport direct avec notre état physique et psychique, et peut être influencé à différents degrés de façon interne ou externe. On ne saurait s’écarter de cette première Loi énoncée par Solange PELLAT en 1927 « les mécanismes physiologiques engendrant les gestes scripteurs sont en corrélation avec l’état organique du système nerveux central et variant comme les modalités de son état ».

De façon interne : l’écriture peut se trouver altérée du fait de la maladie, d’un handicap, de traitements médicamenteux lourds , prises de substances, émotion... Éléments qui se trouvent parfois combinés entre eux et augmentent l’imprécision du tracé.

Les déclins fonctionnels sur le comportement moteur affectent la coordination, ainsi la variabilité augmente dans la trajectoire du mouvement de la force musculaire... on retrouve alors des tremblements, des télescopages, des retouches, une mise en page chaotique, des mots inachevés... De façon externe : l’instrument plus ou moins défaillant, le positionnement (assis ou allongé sur un lit d’hôpital) et la qualité du support (l’interaction entre l’outil et le substrat), l’espace d’écriture disponible sont (entre autres) des éléments susceptibles de perturber la maîtrise du geste scriptural.

Les conditions ainsi que le but dans lequel est rédigé un testament, sont autant de facteurs susceptibles d’agir sur la variation naturelle de l’écriture, rappelons comme l’énonce HILTON 2001 « le but dans lequel est réalisé le document peut avoir un impact sur la variation » [1]. « L’acte d’écrire qui se décompose en une série de gestes, devenus inconscients avec l’habitude, permet de fixer la pensée sur le papier. C’est en fait une traduction écrite de cette dernière » [2]. Que ce soit dans un contexte de maladie ou avant suicide, le fait d’écrire ses dernières volontés est un moment bien singulier, où le rédacteur choisit son moment, et doit rassembler toutes ses forces pour communiquer ses intentions.

La recomposition graphique du texte

La recomposition graphique du texte sur une écriture altérée ne peut être compréhensible que si l’on garde comme base comparative les caractéristiques graphiques du scripteur sur un moment donné (par chance il arrive que le testateur ait fait quelques brouillons avant de se lancer dans la version définitive), mais il est bien rare qu’ils soient conservés.

Idéalement (si la longueur du texte est suffisante), c’est à partir du même texte qu’il sera possible d’identifier et associer les éléments graphiques. Comparer une écriture altérée avec une écriture antérieure non affectée, ne donne que des informations partielles.

À partir de cette "scène", l’examinateur va pouvoir figer l’ensemble des éléments, et réunir les caractéristiques d’identification graphiques. Ils vont ainsi permettre de reconstituer soit des lettres isolées, soit certains styles de liaisons. De même, il sera possible d’examiner les habitudes conscientes et inconscientes du scripteur, ce qui revient à observer la conduite du tracé tout au long de la scription.

Nous sommes ainsi sur un espace graphique donné, avec un instrument donné, et un scripteur dans un état physique et psychique donné.

Voici pour exemple ce testament le mot manquant est "tiers", écrit avec une faute d’orthographe. Nous n’avons connaissance que de l’âge du testateur : 74 ans – pas d’informations sur son dossier médical au moment de la rédaction. Pour “déchiffrer” le mot, nous sommes restés dans son champ graphique, et avons ainsi pu recomposer le mot :

Pour l’identification du mot "thiers", les lettres sont extraites du texte même, non d’une base comparative antérieure, ni de notre modèle d’ apprentissage.

Les variations occasionnelles, sur un espace de temps

Certaines variations peuvent prêter à confusion. En effet, un testament n’est pas forcément écrit en une seule fois. Le testateur peut, en fonction de ses dispositions physiques passagères, écrire le texte à différents moments de la journée. Sur le texte donné, nous trouverons donc des trains d’écriture différents. Ils sont parfois manifestement visibles (changement de stylo), parfois moins perceptibles.

De plus, la prise de médicament (tel que le Lévodopa pour la maladie de Parkinson) peut modérer transitoirement les tremblements. Nous devons donc doublement porter notre attention sur les variations durant le cycle de la médication :

Variation des caractéristiques durant le cycle de médication [3] :

Ceci est à l’usage des notaires, qui se trouvent parfois fort dépourvus à la lecture des testaments. L’intérêt de cet article n’est pas de définir ou commenter les différentes formes d’altération du graphisme. Il est d’affiner l’oeil de l’observateur sur-le-champ de données qui se trouvent parfois dans le texte même. Il faut ainsi suivre la logique du scripteur, de son état psychologique ou pathologique. Bien souvent la réponse à la lecture est dans le texte. Lorsque celle-ci n’y est pas, il peut être alors bien utile de faire appel à un expert !

Sandrine LEFRANC-LOISEL
Expert en écritures et documents près la cour d’appel de Caen
Expert agréée par la Cour de cassation
Expert auprès de la cour administrative d’appel de Nantes et des tribunaux administratifs
Expert devant la Cour Pénale internationale


Notes

[1Règle N°5 sur la variabilité individuelle.

[2Alain BUQUET, « Précis de pathologie graphique », Expansion Scientifique Publications, 1999

[3Exemples extraits des « Modifications de l’écriture dans la maladie de Parkinson illustrées par 6 exemples, Max Schreiera, Robert Bollschweilerba Arzt für Allgemeine Medizin FMH, Graphologe FFG, Kriegstetten, Schweizb Psychologe IAP, Graphologe SGG, Luzern, Schweiz

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