Les chinoiseries du marché de l’art.

Selon la société ArtPrice, site internet, référence controversée du milieu de l’art, qui publie la liste des revenus générés par artiste, le marché de l’art en 2013 représente 12,05 milliards de dollars soit une augmentation de 13% par rapport à l’année précédente, un record historique qui survient après une baisse de plus de 9% en 2012. Ce marché est constitué par les ventes de ce que l’on désigne comme « Fine art » c’est-à-dire les peintures, sculptures, dessins, photographies, estampes. En ces temps de crise qui sont donc les acheteurs sur un tel marché ?

La Chine arrive en tête avec un montant de 4,078 milliards de dollars (+21%), devant les États-Unis, le Royaume Uni, et… la France qui conserve néanmoins la quatrième position avec 549 millions de dollars et une part de marché de 4,56%. En dix ans, les ventes sur ce marché ont plus que doublé en dépit de la baisse observée en 2012. Depuis 2008 et malgré la crise financière, jamais les enchères n’ont été aussi élevées. En 1989, « Les noces de Pierrette » trônaient au sommet des enchères enregistrées dans une vente aux enchères publiques en atteignant 51,6 millions de dollars. Cette somme a aujourd’hui plus que triplé. En 2012, « Le Cri » de Munch est vendu à 120 millions de dollars. En 2013, la vente par Christie’s à New York d’un triptyque du peintre britannique Francis Bacon consacré à Lucian Freud, atteint 127 millions de dollars, pendant que « Les joueurs de cartes » de Cézanne atteignent 191 millions d’euros.

Ainsi, qui sont les artistes les plus vendus ? Si Munch, Bacon, Cézanne se sont particulièrement illustrés récemment, l’observation de la période 2008-2012 montre que Picasso (1,35 milliards d’euros), Warhol (1,31 milliards d’euros) et Zhang Da Qiao (1,21 milliards d’euros) sont les artistes les plus rémunérateurs des cinq dernières années. Notons au passage que dans le top des œuvres les plus chères, il n’y a qu’une femme artiste sur 319 [1]. Mais alors, si on nous permet la formule juvésienne, « Où sont les femmes » ? La réalité reste que l’accès au marché du « fine art » est encore difficile pour les artistes féminines. Les investisseurs toujours à la recherche de la perle rare, qui prendra de la valeur rapidement, ne sauraient cependant tarder à s’intéresser à leurs productions. Le futur pourrait nous surprendre. Espérons-le du moins.

Et qu’en est-il des salles des ventes ? Repaire incontournable du marché de l’art, la salle de vente est la scène de tous les suspens. Entre 1988 et 2013, parmi tous les Picasso vendus, 13 le sont par Christie’s et 8 par Sotheby’s. La Chine, aujourd’hui en pôle position sur le marché, ne disposait dans les années 1990 d’aucune maison de ventes aux enchères. Aujourd’hui, Pékin se partage le marché avec New-York et Londres.

Lorsqu’on s’intéresse à la clientèle, il n’y a pas de mystère, au regard des sommes actuellement atteintes, les acheteurs sont des millionnaires. Mais qui sont-ils vraiment ? Alors que les familles de qataris investissent dans les œuvres occidentales, les nouveaux millionnaires chinois achètent avant tout… des œuvres chinoises, d’artiste du XXe siècle ou carrément contemporains.

Mais comment expliquer le déclin de la France sur le marché ? Si « Le marché de l’art est un marché de séduction », comme le déclare Francis Briest, l’un des associés de la maison de vente parisienne Artcurial au journal « Les Echos », serait-il temps de revoir le maquillage et la garde robe ?

Tous les acteurs français du marché de l’art semblent pourtant réunis dans la capitale. La maison Drouot, certes frappées de quelques scandales [2], ne sombre pas, Christie’s, Sotheby’s et Artcurial se retrouvent sur les champs Elysées, de nouvelles galeries ouvrent dans la ville lumière. En 2010, Larry Gagosian, inaugure sa galerie avec l’artiste Cy Twombly, Emmanuel Perrotin ouvre de nouveaux espaces. Faudrait-il s’en prendre aux programmations ? L’organisation régulière de foires diverses et variées nous contredit… Biennale des antiquaires, la FIAC, la création d’une nouvelle biennale d’art contemporain à Belleville confirment bien l’animation dans ce secteur.

Qu’en est-il de la réglementation ? En matière de société de vente volontaire, la réforme apportée par la loi n° 2000-642 du 10 juillet 2000 avait mis fin au monopole des commissaires-priseurs et à la distinction entres ventes volontaires et ventes judiciaires, initié une libéralisation du marché. Depuis, les sociétés de ventes volontaires doivent obtenir l’agrément du Conseil des ventes volontaires de meubles aux enchères publiques (CVV), autorité créée par la loi et chargée de veiller au respect de la réglementation. Elles doivent comprendre parmi leurs dirigeants, leurs associés ou leurs salariés au moins une personne ayant la qualification requise pour diriger les ventes. Dans le sillon de la mise en conformité à la Directive du 12 décembre 2006 relative aux services dans le marché intérieur (2006/123/CE), la loi n°2011-850 du 20 juillet 2011 a continué la libéralisation des ventes volontaires de meubles aux enchères publiques en détruisant les distinctions entre galeries, intermédiaires pour réaliser des ventes de gré à gré et les commissaires priseurs. Désormais ces acteurs nationaux peuvent vendre aux enchères publiques des neufs et des marchandises en gros, permettant ainsi de permettre aux maisons de vente d’effectuer des ventes de gré à gré y compris après une vente aux enchères. Quel est l’objectif de la modification de la régulation française ? S’aligner sur les dispositions juridiques à l’étranger. La démarche, compte tenu de l’orientation du marché était nécessaire mais était-elle trop tardive ? En 2010, Michèle Alliot-Marie, favorable à l’ouverture du capital de Drouot [3] déclara : « Dans un marché extrêmement concurrentiel, le grand nombre d’intervenants et leur taille modeste nous fragilisent ».

Alors que les chinoiseries ont émergé de l’influence chinoise sur les artistes européens du XVII au XVIIIe siècle, il apparait désormais que le grand bond du marché de l’art chinois en 2013 constitue un renouvellement des incitations à l’évolution du droit français vers plus de libéralisme.

Sarah-Louise Gervais
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