L’art, un investissement comme les autres ?

Pour constituer un patrimoine, chacun d’entre nous pense automatiquement à deux types d’investissement : les placements financiers et l’immobilier. Il existe cependant une autre alternative, plus confidentielle : l’art. Et contrairement aux idées reçues, il n’est pas nécessairement réservé aux plus fortunés ou aux fins connaisseurs, et constitue une alternative intéressante aux options classiques.

Collectionneurs versus investisseurs

L’art est en effet un domaine qui peut facilement intimider : lié à des connaissances pointues, à une culture que tout le monde n’a pas forcément acquise, il peut apparaître comme un marché réservé aux initiés. En réalité, deux approches cohabitent : les collectionneurs, passionnés, qui ne cherchent pas en premier lieu la rentabilité, et les investisseurs, qui perçoivent l’art comme un marché comme les autres, et une œuvre comme n’importe quel actif. Une philosophie à laquelle n’adhère pas le commissaire-priseur Pierre Cornette de Saint-Cyr : « Il ne faut certainement pas acheter pour investir, mais d’abord essayer de comprendre qui sont les grands artistes et les acheter avant les autres. C’est comme cela que l’on fait des grandes plus-values. » Pour Robert Bédaride, notaire à Paris et lui-même collectionneur, la connaissance et la passion sont également des critères essentiels pour se lancer. «  L’art doit d’abord être un investissement plaisir, confirme-t-il. Le plaisir de découvrir, d’avoir une œuvre qui vous satisfait tous les jours, un plaisir intellectuel, voire même hédoniste. Il est ensuite possible de faire des plus values importantes, à condition de ne pas être pressé, et de savoir saisir les opportunités qui se présentent. Ce n’est pas une question de moyens, mais de connaissance et de temps. »

Est-il donc impossible d’investir si l’on est totalement novice en art ? Non, car il est possible de faire appel à des conseillers spécialisés afin d’acquérir des œuvres correspondant à son budget et qui constitueront des investissements intéressants.
Car, contrairement à ce que l’on peut penser, il n’est pas nécessaire de disposer de fonds colossaux pour investir dans l’art. « 85% du marché de l’art se fait à moins de 10 000 dollars, explique Arnaud Dubois, directeur associé et responsable du service Art à l’Institut du patrimoine. Dans cet environnement, il y a nécessairement un objet pour un acquéreur, qu’il soit collectionneur ou investisseur. Il est donc tout à fait possible d’acquérir des pièces à des montants raisonnables. Il faut un petit peu de visibilité du marché, et bien acheter. »

Investir oui, mais comment ?

Mais que signifie alors « bien acheter » ? « Il y a deux façons de faire une plus-value sur ce marché : soit vous achetez à la valeur du marché, et vous spéculez en espérant le revendre plus cher que son prix d’acquisition, soit vous achetez moins cher, en battant le marché à l’achat, affirme Arnaud Dubois. L’opacité est probablement l’une des caractéristiques principales de ce marché, qui entraine parfois des écarts de prix entre deux œuvres similaires. Il faut savoir tirer avantage de cette opacité pour acquérir des œuvres dans les meilleurs conditions. » Robert Bédaride confirme qu’il faut admettre cette notion d’aléa, qui constitue un risque inhérent à tout investissement. « Il existe pour moi deux marchés. D’abord celui des objets sécurisés, parce qu’ils ont été restaurés et qu’un suivi a été réalisé. Puis il y des objets que l’on achète en risque, dont le prix est nécessairement moindre. » Les ventes aux enchères sont ainsi l’illustration de ce risque : le prix peut varier selon l’estimation, la salle de vente, de l’engouement ou non pour la pièce mise en vente … Ce qui augmente l’aléa du côté du vendeur comme de l’acheteur. « La part des marchands est quand même très importante dans le marché de la vente aux enchères, explique Robert Bédaride. Les particuliers hésitent encore, même s’il y en a de plus en plus, parce que cela leur paraît trop risqué, et trop rapide. » La vente aux enchères est encore attachée à une image élitiste, et à un marché réservé aux initiés (pour plus d’informations, consultez notre article dans le numéro 60). Mais il ne constitue pas le seul canal pour acquérir des œuvres d’art, et il est possible de sécuriser son investissement. « Le premier travail consiste à définir précisément les objectifs du client, souligne Arnaud Dubois. S’il s’agit d’un investissement à court terme, l’idée n’est pas nécessairement de spéculer sur l’évolution des marchés, mais plutôt de bien acheter dès le départ. La vente se fait à l’acquisition. Si vous avez un peu plus de temps, mon conseil sera de se diriger vers les grands artistes historiques des années 70, qui sont fondateurs de l’art minimal et conceptuel. On constate un regain d’intérêt pour ce type de pièces, qui va continuer à croitre. L’un des exemples français les plus marquants est Daniel Buren : nous sommes passés d’un record à 350 000 euros en 2015 à plus d’un million d’euros un an plus tard. Plus généralement, il faut rechercher des pièces qui, en toutes circonstances, accuseront une augmentation de leur valeur de manière globale dans le futur. »

Mais comment, justement, se détermine la valeur d’objets d’art ? « La valeur d’une œuvre se forme sur des éléments objectifs, situés au carrefour des institutions culturelles et des institutions financières, affirme le spécialiste. Au sein des institutions culturelles, on retrouve les musées, les conservateurs d’expositions, les critiques d’art, les journalistes, qui donnent une valeur artistique aux œuvres d’art, en délimitant ce qui est art et ce qui ne l’est pas et hiérarchisant la place d’une œuvre d’art par rapport à une autre. Le champ financier comprend les commissaires-priseurs, les galeristes, les marchands ou encore les courtiers, qui vont donner un prix aux œuvres d’art. Il est intéressant d’observer la relation qui existe entre ces deux champs, et par conséquent de regarder les expositions qui vont être réalisées, de voir quels grands artistes sont promus et défendus par de grands marchands. Je vous donne un exemple : une exposition Martin Barré doit avoir lieu au Centre Pompidou à la fin de l’année. Il s’agit d’un artiste conceptuel, qui a réalisé des œuvres très minimales dans les années 60. Ce type de pièces valait environ 30 000 euros il y a cinq ans. Il y a peu de temps, nous avons eu un record à 700 000 euros. Et je pense que cela va continuer. »
Investir dans l’art demande donc d’avoir une certaine visibilité du marché … voire une vision quant à ce que seront les œuvres importantes de demain. « Ma prochaine guerre, c’est l’art numérique, explique Pierre Cornette de Saint-Cyr. Nous sommes aujourd’hui dans un monde totalement numérique, et les artistes qui utilisent la nouvelle technologie font des choses absolument merveilleuses. »

Un investissement avantageux sur de nombreux points

Si l’investissement ne se départit jamais d’un certain risque, il comporte cependant de nombreux avantages pour venir le compenser. Il représente d’abord un bon compromis entre le placement financier et l’achat immobilier. Moins volatile que le premier, une œuvre d’art va cependant pouvoir se revendre plus rapidement qu’un bien immobilier. « Vous avez également un marché qui est mondial, et vous avez parfois des écarts de prix selon les lieux de vente qui peuvent être conséquents, souligne Arnaud Dubois. Il suffira donc d’acheter au bon endroit, pour remettre en vente l’objet sur une place de marché plus légitime. Vous faites alors ce que l’on appelle un réarbitrage de place. » Le marché de l’art reste également plus sûr que les marchés financiers : une œuvre ne peut pas se dévaluer aussi vite, et autant, qu’un placement. « On a jamais vu la valeur d’une œuvre d’art baisser de 50% en une année, confirme Arnaud Dubois. Il peut y avoir une baisse progressive, mais comme les transactions sont plus lentes, le marché est nécessairement plus lent, ce qui apporte une sécurité supérieure aux marchés financiers, ne serait-ce que parce que c’est un bien tangible. »

Ensuite, et surtout, la fiscalité relative aux œuvres d’art est très avantageuse. D’abord, celles-ci sortent de l’assiette taxable de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF), ce qui implique que les sommes consacrées à leur achat sortent de cette assiette, et que les œuvres une fois acquises n’ont pas à être déclarées. Une cession d’œuvre d’art n’est pas soumise à la TVA, et le particulier a le choix entre deux régimes de taxation : une taxe forfaitaire de 6,5%, calculés sur le montant de la vente, ou le régime général de taxation sur la plus-value, à hauteur de 34,5%, avec une exonération de 5% à partir de la troisième année de bénéfice. D’autres avantages apparaissent ensuite lors de la transmission d’un patrimoine : les œuvres d’art peuvent être soumises à la taxe forfaitaire des meubles meublants, qui représente alors 5% de l’actif concerné. Comme l’illustre Arnaud Dubois, « cela signifie que si vous avez 3 millions d’euros de patrimoine, dont 2 millions d’euros d’œuvres d’art, la taxe de 5% s’applique sur le million restant. Donc pour 50 000 euros, vous transmettrez 2 millions d’euros d’œuvres d’art. Deux ans après la succession, vous pouvez revendre les biens, et l’administration fiscale ne revient pas sur un éventuel réel ». Cette taxe est applicable à condition que l’œuvre réponde aux critères de l’administration relatifs aux biens meublants, c’est-à-dire les biens destinés à l’usage et à l’ornement des appartements.
Autre élément : les œuvres d’art peuvent permettre de réaliser une dation en paiement. Sous certaines conditions, le contribuable peut ainsi s’acquitter de sa charge fiscale en proposant à l’État une donation d’œuvre d’art. Elle n’est cependant possible que pour les impôts relevant des droits d’enregistrement, comme l’ISF ou les droits de succession. Une transaction que peut recommander Robert Bédaride, « mais le fisc peut déclencher un contrôle fiscal à la suite. Il faut donc être irréprochable par ailleurs ».

Les entreprises aussi bénéficient d’avantages fiscaux si elles investissent dans l’art. Elles peuvent notamment déduire de leur résultat imposable le montant de l’achat d’œuvres originales d’artistes vivants, et peuvent bénéficier, sous certaines conditions, d’une réduction d’impôt en achetant des biens présentant le caractère de trésor national.

La clé : l’anticipation

Comme dans toute stratégie patrimoniale, l’important est de pouvoir anticiper pour optimiser son patrimoine artistique, notamment lors d’une succession. « Il est important de recenser en amont les biens qui se trouvent chez un particulier, insiste Arnaud Dubois. Des trésors dorment parfois dans une maison. Les propriétaires ou leurs héritiers, et donc le notaire, ne le savent pas nécessairement, mais au moment du décès, on se retrouve avec un tableau de valeur et on ne sait pas quoi en faire. Cela peut avoir de lourdes conséquences en termes de frais de succession. » Anticiper permet alors de prévoir des donations afin que la transmission soit plus avantageuse. Le notaire aura donc un rôle primordial à jouer. Mais il aura besoin de l’aide d’experts, qu’ils soient commissaire-priseur, expert en art ou gestionnaire de patrimoine spécialisé, ne serait-ce que pour estimer le bien, puis le vendre.

Enfin, dans son rôle de conseil, le notaire doit également sensibiliser ses clients sur l’importance d’assurer leurs œuvres d’art. « C’est fondamental, confirme le spécialiste. Une mythologie française consiste à penser que les agents du fisc contrôlent les contrats d’assurance des collectionneurs, pourtant il n’en est rien. Il est impératif pour les propriétaires d’assurer leurs œuvres d’art. Les préjudices causés par un incendie ou un dégât des eaux seraient alors irréparables. » Il existe en effet des assurances spécifiques, car une assurance habitation classique ne permettra pas de couvrir l’entière valeur du bien en cas de sinistre. Elles couvrent également les manœuvres spécifiques aux objets d’art, notamment les déplacements à l’occasion d’un prêt ou pour une restauration.

Si l’art bénéficie d’une aura particulière, preuve en est qu’il peut constituer une opportunité pour diversifier et faire fructifier son patrimoine. Et si aujourd’hui on peut encore penser que la connaissance est nécessaire pour acheter des œuvres d’art, l’on pourrait finalement inverser cette logique : pourquoi l’investissement ne serait-il pas une première porte vers l’intérêt et la connaissance des œuvres d’art, menant peu à peu, à une démocratisation du domaine ? Car comme le rappelle Pierre Cornette de Saint-Cyr, en citant Picasso : « L’art, c’est comme le chinois, cela s’apprend ».

Mais qu’est-ce qu’une œuvre d’art ?

Avant d’investir, il est important de s’interroger sur la définition juridique d’une œuvre d’art. Une entreprise qui n’est pas si évidente, puisque plusieurs définitions coexistent, selon les domaines de droit. Si la propriété intellectuelle parle d’œuvre de l’esprit, qui doit être originale et matérialisée, le droit civil et le droit fiscal mêlent plusieurs notions, pas toujours éclairantes mais qui ont des conséquences juridiques. Un objet d’art peut ainsi être considéré comme un bien meuble ou immeuble (s’il est indissociable d’un bien immobilier), un bien meublant ou un objet de collection, et distinguant encore une troisième catégorie, les objets d’antiquité. Ceux-ci sont pourtant soumis aux mêmes régimes fiscaux.
Concrètement, les objets d’art sont aussi variés que les statuts juridiques : des tableaux aux photographies, en passant par les sculptures, les tapisseries, ou les céramiques… Mais ils doivent répondre à des conditions précises et spécifiques pour en avoir le statut, et donc constituer un investissement intéressant.

Clarisse Andry

Article initialement paru dans le Journal du Village des Notaires n°63

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