Expertise en écriture et graphologie : deux pratiques bien distinctes. Par Sarah-Louise Gervais

L’analyse des écritures manuscrites a-t-elle encore un sens à l’heure où le numérique prend une place si importante au quotidien et que les documents rédigés à la main se réduisent comme peau de chagrin ? Peu à peu, les courriels remplacent les correspondances épistolaires, les tapuscrits se substituent aux manuscrits et le certificat électronique supplante l’instant solennel de la signature du contrat.

Pourtant, l’analyse d’écriture reste une pratique très répandue. À cet égard, on doit différencier deux activités bien distinctes : l’expertise en écriture et la graphologie. La première est le plus souvent réalisée dans un cadre judiciaire ou parajudiciaire. Elle vise à authentifier l’origine d’un document sur lequel figure une mention manuscrite. La graphologie vise, quant à elle, à déduire d’un échantillon d’écriture manuscrite des éléments de la personnalité d’un individu. Cette méthode est très controversée.

L’expertise en écriture : un procédé fiable d’authentification

En 1894, un jeune capitaine de l’armée française est arrêté et condamné pour espionnage et trahison. Une preuve principale est retenue à son encontre : un bordereau sur lequel quelques lignes manuscrites dévoilaient à l’armée allemande l’existence d’une fuite au sein de ses effectifs. Une grande bataille d’experts commence alors pour identifier l’auteur du document. C’est l’élément déclencheur de l’Affaire Dreyfus. Malgré l’existence de voix discordantes, le rapport de l’expert principal conclu sur le fait que l’auteur du bordereau est bien l’accusé. Le capitaine Dreyfus est condamné. L’expertise en écriture a donc un héritage historique difficile à porter.

Mais, depuis cette erreur judiciaire majeure, l’expertise en écriture a heureusement changé de visage. Comme l’ont illustré le dénouement et la réhabilitation du soldat, ce n’est pas la science elle-même qui est dangereuse mais l’idéologie au service de laquelle elle est placée.

Aujourd’hui les techniques ont considérablement progressé ; leurs résultats sont très fiables. Ces méthodes constituent par conséquent un outil précieux pour authentifier des documents, tels que des testaments, des lettres anonymes, des chèques… Elles sont particulièrement intéressantes pour les notaires, les avocats ou encore les magistrats souvent confrontés à des contestations sur l’origine d’actes sous seing privé. Les analyses sont donc le plus souvent utilisées dans un contexte judiciaire ou parajudiciaire. Les hommes de droit feront alors appel à un expert judiciaire, c’est-à-dire ayant prêté serment près d’un tribunal. Celui-ci est soumis à de strictes règles déontologiques ; il doit notamment veiller à rester indépendant.

L’expertise en écriture n’est cependant pas l’apanage de la justice, elle est également courante dans tous les domaines de la recherche, pour confirmer l’attribution d’un manuscrit à un auteur ou pour identifier tout document historique. L’expert en écriture pourra alors travailler de conserve avec un expert en datation du papier. Dans certains cas, il est même possible de faire authentifier un tapuscrit. Les experts prennent alors en compte la qualité du papier, celle de l’impression, les altérations qui auraient éventuellement été effectuées dans un but de falsification.

La graphologie : une pratique controversée

La graphologie consiste pour sa part à dresser un portrait psychologique d’un individu en interprétant son écriture. Le spectre des résultats de l’analyse est plus ou moins large, allant de l’indication de simples tendances à l’affirmation d’un portrait psychologique exhaustif. La pratique a fait couler beaucoup d’encre, dans tous les sens de l’expression, puisqu’elle conduit à tirer des conclusions, aux conséquences potentiellement lourdes, sur un individu sans ne l’avoir jamais rencontré.

Au-delà du principe même de l’interprétation de l’écriture, le problème vient surtout de l’absence de garantie conféré par le titre de graphologue. En l’absence de diplôme reconnu par l’état, chacun peut revendiquer cette compétence. Une attention particulière doit être apportée au choix d’un graphologue. Si le bouche à oreille est une bonne solution, il est également possible de s’adresser aux associations de graphologues qui soumettent leurs membres à des obligations déontologiques, notamment celle de ne pas entretenir de confusion entre les résultats de la graphologie et les diagnostiques que seul le corps médical peut effectuer. Ces associations font preuve de transparence et de sérieux. Elles proposent des formations parfois sanctionnées par un diplôme. Les manuels ou les logiciels de graphologie sont quant à eux à manier avec prudence. On ne s’improvise pas graphologue !

Les usages de la graphologie sont multiples. Le recours à cette discipline peut avoir lieu dans le cadre d’affaires familiales mais c’est dans le domaine des ressources humaines qu’il est le plus répandu. La majorité de chasseurs de tête et des directions des ressources humaines utilise la graphologie pour pourvoir des postes importants. Les lettres de motivation manuscrites ne sont donc pas seulement exigées pour tester la motivation des candidats mais aussi pour se forger une première opinion de leur personnalité.

Utilisée dans le cadre d’un recrutement, la graphologie est légale si elle respecte deux conditions prévues par l’article L. 1221-8 du code du travail : elle doit être pertinente par rapport au poste proposé et effectuée en toute transparence. Cela signifie qu’il n’y pas lieu d’effectuer un test de graphologie pour un emploi de courte durée ou ne nécessitant pas de hautes qualifications. De plus, le candidat doit être au courant de l’existence d’une analyse et peut demander à consulter les résultats. En cas de refus, un recours peut-être exercer auprès de la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés (CNIL).

Le graphologue va alors étudier les échantillons qui lui seront soumis, le plus souvent une lettre signée. Il va prendre en compte divers critères comme la forme des lettres, l’ordonnance générale de l’écriture, l’évolution de la calligraphie… Au terme de cette étude, il va dégager certaines tendances et dresser un profil du candidat. L’enjeu n’est pas forcément de percer à jour la psychologie d’un individu mais de voir si son profil correspond au style d’une entreprise. Pour ce faire, il est essentiel que le graphologue soit familier de la société pour lequel il intervient et comprenne ses attentes précises.

Expertise en écriture et graphologie sont donc deux pratiques distinctes mais pour chacune il conviendra de ne jamais prendre les résultats au pied de la lettre. L’analyse devra toujours être mise en perspective par rapport au contexte, en gardant à l’esprit que la science doit rester un outil et non l’affirmation d’une vérité irréfragable.

Cet article a été publié dans le numéro 32 du Journal du Village des Notaires

Par Sarah-Louise Gervais
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