Associations, fondations, E.S.S : le défi d’une alimentation durable.

Disparition du thon rouge, rémunérations scandaleuses des producteurs de café ou de cacao, ... Ces dernières années, quelques cas particulièrement médiatiques ont alerté l’opinion publique sur la nécessité d’opter pour une alimentation durable, c’est-à-dire respectueuse à la fois du producteur, du consommateur et de l’environnement.

En dépit de ces cas emblématiques, il reste difficile en France de concevoir au quotidien l’urgence de la situation. Depuis les années 1960, le volume de la production agricole en France a doublé1, les rayonnages de supermarchés ressemblent à une caverne d’Ali Baba, les règles de sécurité alimentaire ont progressé, la consommation de viande par habitant a augmenté et les carences ont chuté... Face à cette indéniable amélioration de la qualité de l’alimentation, il est difficile de véhiculer un message anxiogène. Loin des pays du Sud, au moment de remplir son charriot, l’alimentation durable apparaît donc bien souvent comme un argument marketing destiné à ceux qui ont le temps et l’argent de consommer autrement.

Pourtant, cette abondance n’est que provisoire et réservée à une petite proportion de terriens. Les écarts se creusent. Au fossé qui séparait classiquement pays du Sud et pays du Nord, se superpose un fossé de classes au sein des pays les plus développés où apparaissent les premières maladies de la « malbouffe » : obésité, diabète, maladie cardio-vasculaire en tête. Pour faire prendre conscience de l’impact de notre alimentation sur notre santé et sur l’environnement, les acteurs de l’économie sociale et solidaire, associations, fondations et entreprises responsables, sensibilisent le public. Le changement de nos politiques agro-alimentaires s’avère d’autant plus important qu’on devrait passer de 7 milliards d’habitants à 10 milliards en 2060.

Le respect du consommateur, du producteur et de l’environnement

Agriculture biologique ou raisonnée, biodynamie, commerce équitable… Difficile aujourd’hui pour le consommateur de savoir à quoi correspond une alimentation durable. En quelques mots, on pourrait la définir comme une façon de nourrir les habitants de la planète de façon plus respectueuse à la fois du producteur, du consommateur et de l’environnement. L’alimentation durable s’inscrit par définition sur le long terme et prend en compte tous les niveaux de l’alimentation, de la production à la consommation, de la fourche à la fourchette.

Le respect du consommateur et du producteur

Vis-à-vis du consommateur, une alimentation durable s’apparente à une nourriture de bonne qualité à la fois d’un point du vue gustatif et nutritionnel. Opter pour une alimentation durable, en favorisant les produits non transformés, si possible locaux et de saison, permet de redécouvrir le plaisir d’une palette de saveurs intenses et variées. Pourtant dans notre imaginaire, une alimentation durable est souvent assimilée à une cuisine triste, privative.

Il serait mensonger d’affirmer que se tourner vers une alimentation durable ne demande pas quelques efforts. L’industrie agro-alimentaire a introduit des habitudes de consommation de produits transformés très sucrés et très salés. Revenir à des matières plus brutes implique de rééduquer son palais. Par ailleurs, nous sommes désormais habitués à ce que les produits soient disponibles toute l’année. Accepter de consommer des produits de saison peut être vécu comme une privation. Pourtant, c’est aussi l’occasion de redécouvrir la joie des changements de saison, de savourer l’attente du retour des cerises, et surtout, de consommer les produits au moment où ils ont le plus de goût et de qualités nutritionnelles.

Autres idées reçues sur l’alimentation durable, elle serait surtout gourmande en temps et en argent. Il est vrai que privilégier des produits qui ne sont pas issus de l’agriculture intensive coûte souvent plus cher si l’on se contente de prendre en compte le prix au kilo. Mais en achetant de saison, en réduisant les quantités au profit de la qualité, et surtout en évitant le gaspillage alimentaire, le budget peut demeurer équivalent. De la même façon, s’il est vrai que les produits non transformés exigent plus de temps de préparation que les plats préparés, il est possible de réapprendre à faire une cuisine du quotidien qui ne soit pas chronophage. En 2010, les français ont en moyenne passé plus de trois heures2 par jour devant la télévision... Par ailleurs, le coefficient budgétaire de l’alimentation des français a chuté, passant de 38% en 1960 à 25% en 20073. Et si la hausse du coût du logement explique pour une part cette évolution, c’est surtout la création de nouveaux besoins, notamment numériques (forfait téléphonique, équipement vidéo…) qui en est responsable... À chacun de faire les arbitrages qui lui conviennent.

Les choix du consommateur lorsqu’il remplit son panier ont un impact direct sur le respect du producteur. Conditions de travail, rémunération, nul besoin d’aller chercher des exemples dans les pays du Sud pour illustrer l’enjeu du passage à une alimentation durable. La quête du tarif le plus bas a surtout pour prix une pression, souvent insoutenable, par la grande distribution sur les producteurs que seule une alimentation durable peut contrebalancer.

Le respect de l’environnement

En ce qui concerne le respect de l’environnement, l’alimentation durable se développe autour de plusieurs axes : des pratiques agricoles raisonnées, des transports réduits, des emballages supprimés et la lutte contre le gaspillage alimentaire.

En premier lieu, c’est évidemment en amont de la consommation, au stade de la production que s’instaure une alimentation durable. Si l’agriculture biologique est aujourd’hui devenue un argument marketing important, elle ne doit pas pour autant être considérée avec angélisme comme la seule option possible. Dans le secteur viticole par exemple, certains vignerons refusent de passer « en bio », trouvant parfois plus nocif d’épandre sur les vignes de la bouillie bordelaise (mélange d’eau, de sulfate de cuivre et chaux dont les effets sont encore mal connus) alors que les effets de certains pesticides chimiques utilisés avec parcimonie sont mieux maîtrisés. D’aucuns soulignent également le paradoxe d’acheter des fruits et légumes bio… importés de l’autre bout du monde. Nombreux sont ceux qui se tournent donc plutôt vers une pratique d’agriculture raisonnée. Selon l’association FARRE4, l’agriculture raisonnée correspond “ à des démarches globales de gestion de l’exploitation qui visent, au-delà du respect de la réglementation, à renforcer les impacts positifs des pratiques agricoles sur l’environnement et à en réduire les effets négatifs, sans remettre en cause la rentabilité économique des exploitations ”. Depuis le 10 mai 2001, l’agriculture raisonnée bénéficie d’un cadre légal précisé par l’article L.640 3 du Code Rural. Le Décret n° 2002-631 dispose que « Les modes de production raisonnés en agriculture consistent en la mise en œuvre, par l’exploitant agricole sur l’ensemble de l’exploitation dans une approche globale de celle-ci, de moyens techniques et de pratiques agricoles conformes aux exigences du référentiel de l’agriculture raisonnée. Le référentiel porte sur le respect de l’environnement, la maîtrise des risques sanitaires, la santé et la sécurité au travail et le bien-être des animaux ». D’un point de vue marketing la certification est encore peu reconnue et des critiques sont formulées à l’encontre de certains acteurs qui craignent que l’agriculture raisonnée ne soit qu’une agriculture intensive déguisée. Elle semble toutefois assurer un équilibre réaliste entre une agriculture biologique très coûteuse et une chasse au rendement déraisonnable.

Autre cheval de bataille important de l’alimentation durable : la réduction des transports. On retrouve ici l’importance de la consommation de produits locaux évoquée précédemment. Outre les avantages en termes de saveurs, privilégier les produits d’une région permet évidemment de réduire l’empreinte carbone. Faut-il pour autant oublier les produits d’importation ? Le plaisir du café, des épices, du chocolat ? Evidemment, le plaisir ne doit pas être exclu d’une alimentation durable qui a pour but non seulement de faire survivre mais surtout de faire vivre. Le recours ponctuel aux produits d’importation peut donc être préservé mais réservé à des denrées d’exceptions, souvent sèches, impossibles à produire localement. Ainsi, importer du café a une certaine logique à laquelle ne répond pas l’importation de pommes d’Argentine ou d’haricots verts équeutés du Kenya.

Dans la perspective d’une alimentation durable, on veillera également à réduire les emballages alimentaires. En effet, les produits de grandes surfaces sont souvent « suremballés ». Les épaisseurs autour du produits sont multipliées autant pour des raisons d’hygiène, que de transport ou de marketing. Ainsi, le produit est souvent soumis à trois types d’emballages distincts : l’emballage de vente, l’emballage secondaire et l’emballage de transport.

S’il est essentiel de protéger de produit à la vente pour des raisons de sécurité alimentaire, toute une dimension de packaging-marketing, destiné à attirer l’œil du chaland, demeure souvent superflue. Dans le cadre d’une alimentation durable, on cherchera donc à réduire au strict nécessaire les emballages et à privilégier les textures recyclables que ce soit du côté du fabricant comme du consommateur qui évitera les portions individuelles, privilégiera les recharges...

À la fois plus respectueux du consommateur, du producteur et de l’environnement, le passage à une alimentation durable apparaît comme le seul moyen de nourrir à long terme une population mondiale à forte croissance. Ce changement de paradigme exige que des arbitrages soient effectués par chacun d’entre nous : politiques publiques, producteurs, consommateurs. Aujourd’hui, face à une prise de conscience insuffisante de ces acteurs, le rôle des associations et fondations demeure crucial.

Sarah-Louise Gervais
Partager cet article sur vos réseaux sociaux :