2018 marque un nouveau tournant de la vie associative en France

Si les associations se réjouissent de l’augmentation d’un nombre de bénévoles toujours plus jeunes, elles déplorent en revanche la chute conséquente des dons après la réforme ISF/IFI en vigueur depuis janvier 2018. Pour faire face, elles se tournent vers d’autres formes d’appels à collectes (micro-dons, dons en nature, par SMS...) qui essaiment sur les réseaux sociaux. Dans un contexte en pleine mutation, les outils numériques et les technologies digitales viennent à l’appui du monde associatif pour conforter son adaptation à la culture innovante de la générosité.

On compte aujourd’hui 1,3 millions (M) d’associations actives en France, selon « Recherches et Solidarités » qui livre leur étude détaillée sur 2017 – 2018, dans la 16ème édition de « La France associative en mouvement » [1]. Chiffres à l’appui, l’analyse publiée à l’automne dernier fait état de 13 M de bénévoles dans un « secteur essentiel de notre société ». Sur la même période, elle estime le nombre des salariés à plus de 1,8 M (près de 10% du privé) tandis que la masse salariale avoisine les 39,2 milliards (Mds) d’euros.

Après 2012 et des années qui leur sont moins critiques, les associations employeuses observent une légère baisse de leurs effectifs qui chutent de 1,845 M en 2016 à 1,844 en 2017. Soit un recul de 0,1%, touchant essentiellement la culture et l’aide à domicile. Pourtant moins flagrant que les -0,4% constatés en 2011 (encore marquée par la crise de 2008), ce fléchissement est le signe d’une rupture avec les années 2013-2016 au cours desquelles la hausse moyenne annuelle était de 0,7%. 

À un emploi associatif morose dans un contexte plus favorable à l’ensemble du privé (+0,9%), se greffe l’inquiétude croissante de responsables et de dirigeants devant des situations financières fragiles ou incertaines (46% en 2018 vs 41% l’année précédente). 60% sont au contraire enclins à plus d’optimisme pour appréhender 2019 par la mise en œuvre d’initiatives nouvelles. Ils confirment ainsi le nombre élevé des créations d’associations, estimé à plus de 70 000 entre septembre 2017 et août 2018. 

Ces structures naissantes imposent toutefois de battre chaque année le rappel de futurs bénévoles. Si les plus de 50 ans sont moins disponibles et moins investis qu’avant, les jeunes se mobilisent en revanche plus facilement. En 2018, 21% des volontaires ont moins de 35 ans, contre 16% en 2010. « La France bénévole » [2], montre enfin plus largement que 25% des Français ont donné du temps libre à une association en 2016 (contre 23% en 2010 et 24,6% en 2013). 

Collecter autrement

Avec le bénévolat, les ressources des associations figurent parmi les préoccupations principales des dirigeants, comme en témoigne « La générosité des Français » [3] publiée en novembre, à une période généralement propice aux collectes. L’édition récente se concentre sur 5,2 M de foyers fiscaux qui ont déclaré des dons en complément de leurs revenus en mai et juin 2018.

Si l’analyse de 2017 pointe la diminution de 1,1% du nombre des foyers donateurs, elle souligne a contrario l’augmentation de 4,2% des dons déclarés, conforme à la hausse du montant global des collectes auprès du public (3% vs 2% en 2016). En progrès lui aussi (+5,3%), le don moyen approche le seuil des 500€, contre 472€ en 2016. Les contribuables les plus aisés, aux revenus annuels supérieurs à 
78 000€, se montrent également plus généreux. Ils sont 15% à l’origine des 33% de dons déclarés (respectivement 12% et 28% en 2013).

Depuis janvier 2018, la réforme ISF/IFI change cependant la donne en entraînant une chute conséquente des dons. La mutation de l’impôt provoque en effet la réduction de moitié du nombre des assujettis, diminuant mécaniquement leurs dons. Fin novembre, Les Restos du Cœur, ATD Quart-Monde, Les Petits Frères des Pauvres, La Fondation Abbé Pierre et la Fondation de France déplorent une perte estimée de 3 à 28% par rapport à 2017. Plus tôt, en juin, France Générosités a chiffré à 6,51% la baisse susceptible d’affecter le secteur caritatif sur lequel sa vision est plus large.
 
Pour s’en sortir, les associations et les fondations n’ont pas d’autre issue que le recours à des formules innovantes de collectes, dont le micro-don et l’arrondi en caisse ou sur salaires [4] que le gouvernement souhaite encourager par un plan de développement dans le cadre du pacte de croissance de l’Économie sociale et solidaire (ESS). Présentée officiellement à la fin 2018, cette stratégie d’ampleur [5] vise à resituer l’ESS au centre des politiques publiques.

« Il est plus que jamais temps que les entreprises intègrent des dispositifs permettant tout à la fois de générer du sens et de la solidarité », estime sur microdon.org Pierre-Emmanuel Grange, fondateur il y a 10 ans de la start-up. « Le succès du don sur salaire, poursuit-il, témoigne d’ailleurs très bien de ce désir d’engagement collectif et ses conséquences vertueuses tant pour les collaborateurs que pour les organisations. »

Les nouvelles formes de collectes semblent en tout cas porter leurs fruits. Selon le baromètre 2019 de microDON, la mobilisation de 260 000 salariés dans 378 entreprises (130 groupes) a rapporté 979 131€ en 2018 (+39% en un an), redistribués à 140 associations d’intérêt général. En mars 2019, la marque Celio (prêt-à-porter masculin) a en outre franchi en seulement quatre mois le cap du million d’euros recueillis auprès de ses clients (8 300 dons quotidiens), selon la méthode de l’arrondi en caisse. Le montant sera versé à CéKeDuBonheur, une association intervenant en France, dans 82 établissements de santé où sont accueillis 15 000 jeunes patients et leurs familles.

Soutien de l’État

À l’appui d’un rapport du Mouvement associatif renfermant 59 propositions « Pour une politique de vie associative ambitieuse et le développement d’une société de l’engagement » [6], Gabriel Attal, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, a présenté à la fin novembre un ensemble de mesures visant à répondre aux attentes et aux défis exprimés. Issu d’une concertation entre les représentants de ministères, de collectivités territoriales et d’associations, le rapport a été remis début juin au Premier ministre. 

Justifiant le soutien fort de l’État avant l’annonce du plan dans la journée, Gabriel Attal avait réaffirmé sur France Inter [7] 
le rôle important des associations qui « portent les valeurs d’entraide » et « permettent une société plus solidaire et une économie plus humaine parce qu’elles sont une école de la citoyenneté et de la démocratie ». Il avait par ailleurs précisé qu’une enveloppe de 4 M€ leur avait été débloquée au niveau national. 

Progressivement en vigueur depuis janvier 2019, la feuille de route du gouvernement se décline en 15 mesures guidées par trois axes principaux qui favorisent le développement associatif. Dans les grandes lignes, le plan établit un pacte de confiance entre les associations, les pouvoirs publics et les entreprises. Il amorce également une réflexion de fond sur l’émergence d’une nouvelle philanthropie à la française au sein d’une société porteuse d’engagements. 

L’objectif est en effet d’aider le secteur à mutualiser ses moyens humains et matériels par la création de groupements d’employeurs. Le dispositif Impact Emploi, autorisant les associations de moins de 10 salariés à transférer leurs formalités administratives aux URSSAF, est ainsi étendu aux moins de 20 salariés. Dans les territoires, le lancement d’appels à projets permet en outre aux futurs lauréats de bénéficier d’un poste Fonjep [8] par regroupement. L’objectif est d’atteindre le millier créé par an, à compter de 2020. Sont également prévues de nouvelles certifications (agréées sur le marché du travail) des compétences et des connaissances acquises. 

À la française 

Gabriel Attal souhaite également faciliter les legs des plus fortunés à des œuvres philanthropiques, une disposition nouvelle dont une mission parlementaire étudie la faisabilité en associant les ministères de l’Économie et de la Justice. Dans un entretien publié dans Le Monde [9], 
le secrétaire d’État exclut cependant la remise en cause des droits de succession qui protègent la réserve héréditaire et constituent en France un « héritage culturel très important ». Le groupe de travail a donc pour tâche de réfléchir à certaines pistes qui « offriront la liberté aux grandes fortunes qui le souhaitent » d’en transmettre « une partie conséquente aux associations »

Gabriel Attal s’inspire de ce fait des exemples de l’informaticien Bill Gates ($96,5 Mds, 2ème fortune mondiale) et de l’homme d’affaires Warren Buffett ($82,5 Mds, 3ème selon le classement Forbes de 2019) qui vont céder une bonne part de leur capital à des œuvres de bienfaisance. Les milliardaires américains ont aussi initié en 2010 une vaste campagne philanthropique baptisée « The Giving Pledge » 
(La promesse de donner) pour inciter les plus riches à renoncer à au moins 50% de leur fortune. 170 se sont d’ores et déjà engagés, assurant de transmettre près de $400 Mds au total.

S’il envisage d’instaurer l’idée en France, Gabriel Attal admet cependant qu’elle n’est pas réalisable actuellement, compte tenu de la faiblesse de la quotité disponible d’un patrimoine dont la part la plus importante est réservée aux seuls héritiers protégés. Les conclusions de la mission devraient là encore déterminer les options du gouvernement qui n’écarte pas l’éventualité de « libertés supplémentaires » accordées « à ceux qui le souhaitent et en ont les moyens ». Le ministre envisage par ailleurs la création d’« une liste d’œuvres susceptibles de recevoir ces dons, pour éviter toute dérive ».

Nouveau président de France Générosités, Pierre Siquier juge pour sa part la démarche « intéressante » dans un entretien accordé fin janvier à L’Express [10]. « On pourrait imaginer un système de plafond, » propose-t-il, expliquant qu’« au-delà d’un certain niveau de patrimoine, les pourcentages de la réserve seraient (...) différents ». La mission parlementaire, confiée aux députées Naïma Moutchou (LREM, Val-d’Oise) et Sarah El Haïry (MoDem, Loire-Atlantique), devrait livrer ses conclusions au cours du mois de mai.

#givingtuesday

Dans le domaine de la générosité, les États-Unis semblent précurseurs d’idées d’avant-garde dont l’originalité se répand à l’étranger. Né à New York et déjà implanté dans plus de 150 pays, le mouvement international Giving Tuesday a gagné la France en 2018 pour doper la solidarité, en contrepoids aux Black Friday et Cyber Monday dédiés à la consommation. L’objectif : consacrer une journée de la fin d’année au don sous toutes ses formes, avec l’appui d’un solide collectif d’acteurs de l’intérêt général. 

Créé en 2012 à l’initiative du 92Y [11] et soutenu par la Fondation des Nations Unies, Giving Tuesday a lieu tous les mardis qui suivent Thanksgiving (le 4ème jeudi de novembre, ndlr) en mobilisant dans le monde des millions d’engagements en faveur du don et de la philanthropie. $180 M ont été collectés en ligne en 2016 et $300 M en 2017 dans 150 pays.

À l’initiative de l’Association française des fundraisers (AFF) et l’agence Hopening (collectes de dons, mécénat et philanthropie), la France s’est pour la première fois associée au mouvement, suscitant l’implication immédiate de quelque 200 associations, fondations, entreprises et citoyens engagés. La journée du 27 novembre a notamment bénéficié de puissants relais sur les réseaux sociaux, dont le #givingtuesday qui, selon l’AFF, a sensibilisé plus de 7 M d’internautes sur Twitter. 
Issus d’associations modestes ou de plus grandes fondations, 300 projets initiés ce jour-là sont aujourd’hui recensés sur le site du mouvement, dont l’initiative de la Fondation Vaincre Alzheimer. « Nous avons lancé une campagne de sensibilisation au don et à l’engagement sur le net, sous le #givingalzheimerday, » précise Catherine Silva, responsable marketing web à la Fondation. « Il était pour nous évident de participer rapidement à un mouvement dont nous avons été ambassadeurs, » poursuit-elle, s’estimant « agréablement surprise » par les larges audiences qu’elle a pu observer à cette occasion.

Outils numériques

Les 70 000 associations qui naissent chaque année en France témoignent de la vitalité d’un secteur dont une part importante peine pourtant à intégrer les nouvelles technologies et les outils numériques dans ses pratiques quotidiennes. D’après Recherches & Solidarités (R&S), 25% des associations n’ont pas de site internet en 2018 (vs 27% en 2016) et elles semblent encore loin des moyens qui leur seraient indispensables pour gagner en visibilité, en temps et gérer plus efficacement des activités et des projets.

Pour soutenir celles qui consentent à franchir le pas, Emmaüs France propose depuis 2008 SolidaTech, fondée sur l’accompagnement et l’accès aux outils numériques à des tarifs solidaires. De son côté, la plateforme en ligne AssoConnect diffuse depuis peu la version gratuite d’un logiciel de gestion tout-en-un, « simple et intuitif », dont les principales fonctionnalités sont adaptées aux besoins des plus petites structures. Fondée en 2014, la start-up compte 6 500 associations clientes et elle ambitionne à court terme son déploiement à l’international, dans les pays anglophones et francophones.

Début juin 2018, R&S, SolidaTech et AssoConnect ont par ailleurs lancé openasso.org, « la plateforme collaborative au service du monde associatif » qui « offre une information pratique et utile dans un esprit de partage et de complémentarité », selon Cécile Bazin (R&S), co-fondatrice. En lien avec ses nombreux partenaires et des experts, OpenAsso fournit gratuitement des données pratiques immédiates, nécessaires à la création et à la gestion d’une association : cadre légal, statuts, ressources humaines, comptabilité, communication, nouvelles technologies... L’espace « réseau social » favorise également les échanges et les partages d’expériences pour une meilleure entraide dans la construction des projets.

De son côté, HelloAsso (collectes en ligne) a initié un mois plus tard le programme PANA (Point d’appui au numérique associatif) avec le partenariat du Mouvement associatif et de la Fonda [12]. Déployé dans tous les territoires, ce plan collectif a pour but de former gratuitement les structures qui bénéficient dès lors du label « Pana » pour accompagner les associations dans la mise en œuvre de leurs stratégies digitales. 

Bien public

Porteuses de projets qui sont autant de défis, les associations sont souvent amenées à rechercher l’appui de ressources humaines extérieures pour les réaliser et les développer. Adapté à ces besoins, le pro bono (du latin pro bono publico, « pour le bien public ») est aujourd’hui à même de fournir rapidement des réponses claires et des solutions concrètes dans le cadre de mécénats et/ou de bénévolats de compétences, à l’initiative de volontaires qui partagent gracieusement leurs expériences et leurs acquis professionnels. 

Depuis sa création en 2011, Pro Bono Lab [13] multiplie les partenariats avec les entreprises, les fondations, les collectivités, les grandes écoles et les universités. Concrètement, il s’agit de permettre à leurs collaborateurs et leurs étudiants d’accorder du temps libre et gratuit aux associations du secteur de l’économie sociale et solidaire. Pro Bono Lab est notamment à l’origine des quelque 400 missions d’accompagnement et de conseil que 3 000 volontaires ont menées en l’espace de sept ans auprès de 200 structures associatives.

Fin février dernier, le Lab et le Global Pro Bono Network [14] ont lancé pro-bono.co, l’open source bilingue de l’engagement par le partage de compétences (mécénat/bénévolat de compétences). En version française et anglaise, la nouvelle plateforme aspire à promouvoir plus largement le pro bono, en coordonnant sur le web des initiatives qui créeront « une dynamique collective de grande envergure » propice à son développement. 

Publié en avril, le 2ème Panorama du Pro bono montre à ce propos que le partage de compétences souffre encore auprès du grand public d’un déficit de notoriété ou d’une perception approximative qui se traduisent par la méconnaissance d’une majorité de Français [15]. Il apparaît dès lors que « le principal enjeu quant à la démocratisation du don de compétences » est « de le faire connaître et de faire connaître pleinement ses vertus ».

Pour le Lab, il est même essentiel d’en franchir l’étape. 

Alain Baudin

Article initialement publié dans le Journal du Village des Notaires n°75


Notes

[1La France associative en mouvement, Recherches et Solidarités, 16ème édition, Septembre 2018, Cécile Bazin, Marie Duros, Floriane Legrand, Guillaume Prévostat, Jacques Malet.

[2La France bénévole 2018, « Franchir le pas », 15ème édition, Avril 2018, Sous la direction de Cécile Bazin, Isabelle Persoz et Jacques Malet.

[3La générosité des Français, Recherches & Solidarités, 23ème édition, Novembre 2018, Cécile Bazin, Marie Duros et Jacques Malet.

[6Rapport de mai 2018, issu de la concertation menée dans le cadre du chantier « Vie associative »

[7France Inter, Le 7/9 (« L’invité de 7h50 », Léa Salamé), 29 novembre 2018.

[8Les « postes Fonjep » sont des subventions versées par l’État via le Fonds de coopération de le jeunesse et de d’éducation populaire. Elles permettent de développer un projet associatif qui nécessite un emploi permanent qualifié.

[9Gabriel Attal : « Il faut que les grandes fortunes françaises puissent léguer leur argent des œuvres », Le Monde, 29 novembre 2018.

[10Crise des dons : Vers un droit des successions plus souples, L’Express, 25 janvier 2019.

[11Le 92Y (ou 92nd Street Y) est un centre culturel communautaire situé à Manhattan.

[12pana.helloasso.com

[13fonda.asso.fr/organisations/pro-bono-lab

[14Le Global Pro Bono Network a été créé en 2013 par les fondations BMW et Taproot pour promouvoir le pro bono à l’international.

[15Panorama du Pro Bono, Pro Bono Lab/Centre d’expérimentation, Édition 2019.

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